Quand j'étais jeune - il y a donc pas mal de temps déjà - la course à pied et, à travers elle, le sport en général ont vite eu fait de me coller à la peau. La « photo » qui, le lundi, immortalise la course du dimanche et ancre son existence tout en précisant un moment de son déroulement dans la mémoire, était rare. Mais, lorsqu'elle existait, l'événement qu'elle illustrait prenait une dimension particulière.

 

Parfois, me représentant en train de signer un exploit ou de lutter contre l'adversité, elle contribuait mieux que l'écrit encore à faire remonter en moi des émotions uniques et, chez les autres sans doute, à faire naître des sentiments divers les incitant à la lecture. Elle servait même parfois - et ça n'a pas changé - à remplacer, auprès de personnes qu'on aime, des paroles qu'on tait généralement par pudeur ou par excès de modestie. Jamais par exemple je n'ai échangé la moindre réflexion avec mon vieux père sur mes activités sportives. J'aurais même pu m'imaginer qu'il les désapprouvait si je ne l'avais vu, un jour, sortir à l'improviste un bout de papier froissé de sa poche, avec une photo me montrant brandissant le bouquet du vainqueur. Dès qu'il me vit, il l'y remit en hâte et, comme d'habitude, notre discussion porta sur le bétail à sortir et le blé à rentrer… En appuyant sur les mots, sachant l'un et l'autre qu'à ce moment, nous pensions à autre chose dont l'origine, le déroulement et l'aboutissement était figé par la photo dans le temps, pour longtemps…

 

Entré par la suite dans le journalisme sportif, je n'eus de cesse que de pouvoir illustrer moi-même mes articles, les photographes de métier faisant défaut. Cet exercice m'apprit à apporter plus de soin et de précision à mes récits, l'image qui les accompagnait étant là pour servir de témoin. Cela étant, lorsque Stéphane Gerber, bon coureur à pied que j'avais le plaisir de conseiller « un peu » et d'admirer « beaucoup », me dit qu'il souhaitait faire de la photo une de ses plates-bandes de prédilection, je ne pus que l'encourager. Au dépens des classements de course certes - mais le sport est fugace - je le vis faire ses gammes avec patience et persévérance, plaçant le sport dans l'objectif avec un art de plus en plus consommé. Son expérience du domaine l'a aidé à reconnaître où se situent les points forts de la dramaturgie sportive pour les figer avec subtilité sur la pellicule, passant de l'instantané cruel de vérité, au flou artistique qui ne trouve sa raison d'être que dans son point fixe, net comme l'œil du cyclone…

 

Cela dit, l'art du portrait photographique est-il l'aboutissement logique de la photo de sport ? Ce n'est pas impossible ! Le style du portraitiste, en tout cas, s'alimente aux mêmes sources : choix du placement, angle de vision, vitesse d'obturation, retouche en laboratoire… Il garde les mêmes pleins et déliés et permet de reconnaître presque instantanément la patte de l'artiste : un Imsand, un Dalain, un Gerber bientôt ?… C'est dans l'ordre des choses ! En dépit de la robotisation due au numérique…

 

Quoi qu'il en soit, le photographe pratique avant tout l'art du rendez-vous et des retrouvailles avec des personnes, des circonstances, des situations de la vie à priori vouées à un oubli rapide et souvent définitif…

 

Yves Jeannotat

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